Açores (4) : Pico, entre tradition baleinière et sommets ombrageux

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La quatrième île que nous visitons dans le « groupe central » des Açores est Pico, à la fois tournée vers la terre et la mer. Ce caillou de lave dominé par la silhouette imposante de son volcan éponyme, le Pico, continue de faire vivre son histoire baleinière tout en restant une terre agricole mais également sauvage au delà de certaines altitudes. Entre Irlande et Normandie, en somme…

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  • Arrivés juste pour la fête des baleiniers !

J’avais noté à la hâte, en France, les dates de la fête des baleiniers et je pensais que nous approchions de la fin des festivités quand nous sommes partis d’Horta. Autant dire que nous étions excités, et qu’entre le port des ferrys situé à quelques milles – Maddalena – et le port traditionnel de Lajes do Pico, de l’autre côté de l’île, le choix a été vite fait. Une belle navigation au travers, sous le soleil et à la barre a fait passer le temps bien vite. L’entrée de Lajes n’est pas évidente, avec son chenal étroit au milieu des cailloux, et le port n’offre pas beaucoup de tirant d’eau. Heureusement il restait une place au ponton extérieur pour notre petit boat, entre un yacht à moteur et un gros voilier en acier quasi-abandonné.

Quand nous arrivons, la fête a commencé. Nous mettons tout de suite pied à terre et la clearance est « expédiée » : le chef du port nous croise sur le quai, prend notre carnet de francisation et nous donne son pass électronique… à lui rendre simplement lors de notre départ. Notre premier jus d’orange nous plonge dans une ambiance touristique inattendue – qui se traduit notamment par le coût des boissons – où se côtoient les touristes et les autochtones, bien décidés à ne pas se mélanger (tout en restant avenants, on est aux Açores, quand même !). Les tentes de restauration sont installées, les vieux ont amené leurs chaises pliantes, tout le monde se parle en attendant les animations… Il y a des baleinières en attente sur la cale, il doit y avoir quelque chose de prévu.

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Eh oui ! Après un tour de repérage du village, nous assistons au départ de la course des baleinières, à la rame. Les équipages de filles s’échauffent sur la cale, les coachs donnent leurs directives, puis les baleinières sont poussées à l’eau tandis que le bateau comité et les lanchas traditionnelles (qui tiraient autrefois les baleinières) leur font un cortège jusqu’à la sortie du port, sous les ovations du public. Tous les gens valides courent prendre de la hauteur, sur la digue ou les rochers, pour voir la course. Sous une lumière rasante et sous les cris des barreuses, les bateaux filent sur l’eau en ombre chinoise… C’est fou ce que ça va vite, ces bateaux de chasse (on se croirait à une épreuve d’aviron aux JO). L’équipage qui a gagné contre les favorites rentre à grands cris et coups de rame dans le chenal, sous les applaudissements du public et les félicitations des parents et amis.

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Plus tard nous voyons les hommes s’élancer de la cale du Yacht Club (ex cale de dépeçage des cachalots) pour s’entraîner pour la course du lendemain. Comme le soir descend et que le vent monte en dévalant du Pico, ils rentrent sous voile à toute allure et affalent dans le chenal, au ras des cailloux… La baleinière, c’est sportif !

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Nous creuserons le sujet en allant visiter le très beau musée des baleiniers de Lajes, consacré aux héros de cette chasse qui est restée traditionnelle jusqu’à la fin. Rien à voir avec la chasse intensive des baleiniers américains, dès le 18ème siècle, ni celle des japonais, norvégiens et islandais aujourd’hui : les açoréens n’ont jamais adopté le fusil harpon ni les bateaux usines, ils prélevaient sur 5 mois en moyenne 2 cachalots par semaine et risquaient leur vie dans un duel à mains nues avec les géants des mers. Même si j’adore ces animaux et les préfère grandement vivants, je respecte les hommes qui allaient les affronter dans ces conditions…

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Le musée présente le mode de vie des baleiniers et de leurs familles, quelques biographies de grands chasseurs, leurs outils et accessoires (par exemple des chaussures en bois articulées, des jumelles montées sur un compas) quelques beaux scrimshaws, la construction d’une baleinière, et même la cartographie balistique de la côte permettant à la vigie d’orienter les bateaux vers telle ou telle « case » où un souffle a été repéré… Le tout est très bien résumé dans une vidéo, malheureusement indisponible à la vente. Si vous allez à Lajes, ne manquez pas ce musée !

  • Tours et détours d’une île à plusieurs facettes

Bien caché derrière sa digue, difficile d’accès et pas tape-à-l’oeil, Lajes do Pico pousse la discrétion jusqu’à planquer son joli office de tourisme dans un fortin à la sortie de la ville. C’est dommage, car il y a beaucoup à faire et à voir. Ayant loué une voiture, nous partons vers les lacs de montagne, que nous aurons bien du mal à trouver (la discrétion, toujours !). Mais la récompense est à la hauteur de l’attente : des lacs perdus au milieu des volcans et des champs escarpés, où paissent quelques vaches, une végétation insoumise et une vue à couper le souffle sur Sao Jorge et Faïal…

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Puis nous redescendons vers Sao Roque, petit village de bord de mer dont nous visitons « l’usine de traitement des baleines », dont la taille témoigne de son rôle central dans l’activité baleinière de l’île. Sur la place où se dresse aujourd’hui la statue en bronze d’un harponneur en action, on retrouve la cale où l’on remontait les cachalots avec les treuils à vapeur, les outils de dépeçage, et quelques machines de broyage, mais l’ensemble est moins cohérent et pédagogique qu’à l’usine-musée de Faïal (cf l’article sur Faïal, que vous trouverez ici).

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Quand nous repartons vers la côte Nord, classée par l’Unesco, c’est pour visiter la fameuse route des vins (voir plus bas) : toute cette partie de l’île  est dédiée à la culture de la vigne et offre aussi des vues superbes sur les îles alentour. Au milieu, la ville de Maddalena qui a le statut de « capitale », accueille en fait tous les ferrys qui amènent les touristes. Malheureusement elle manque de charme ! Et son musée des Cachalots et des Calamars, don d’un scientifique passionné, est intéressant car uniquement dédié aux caractéristiques biologiques époustouflantes de ces deux espèces, mais ridiculeusement petit… donc décevant.

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Vient l’heure de s’attaquer au Pico, en voiture pour les piètres marcheurs que nous sommes. Compte tenu du dénivelé et de la faible motorisation des véhicules de location, on a le temps d’admirer les routes bordées d’hortensias, la pierre noire, l’océan d’un bleu électrique, les pâturages très verts… On retrouve les couleurs des autres îles, mais avec un côté plus sauvage. Quand on sort des champs pour monter vers le volcan, d’ailleurs, on entre dans des prairies parcourues de lichens verts et gris, où paissent des vaches robustes, habituées aux dénivelés ardus. Dans un élan de poésie, je déclare que toutes ces mousses, si épaisses et douces, « me font penser à de la moquette » (?!). Mr Linck me reprend en affirmant « tu plaisantes, on dirait plutôt des vagues ! « . Comme quoi on peut faire le même voyage et avoir des visions différentes :-))

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Puis on pénètre dans le royaume des landes, où se dressent des arbres décharnés et inclinés par les grands vents, et où les nuages s’accrochent et s’étirent lentement, offrant une visibilité aléatoire sur les nids de poule de la route. Il n’y a que les touristes pour monter là-haut le sourire aux lèvres, et « faire le Pico » au prix de plusieurs heures de marche dans le brouillard glacé… Au bout de la route qui monte au belvédère d’où part le sentier de randonnée, le café qui accueille les courageux grimpeurs doit faire fortune ! Nous nous admirons la vue, humblement, faisons un tour jusqu’au col mais laissons le Pico en paix derrière ses éternels nuages.

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La descente est à l’avenant, car on a du mal à lire les signalisations faites sur des pancartes de bois  : on y trouve trois noms de villages et trois flèches, mais on ne sait pas quelle flèche correspond à quel nom !. Bref ça nous donne le temps d’admirer le paysage à l’heure où le soleil entame sa propre descente. Nous atterrissons finalement à Sao Mateus et faisons route vers Lajes, non sans passer voir ses « banlieues » balnéaires plutôt chics que sont Santa Barbara et Santa Cruz (rien que les noms, j’adore !), ainsi qu’un moulin restauré…

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  • Un pied dans les champs, un oeil sur l’océan

Est-ce du fait que la fête battait son plein et que les locaux ne se privaient pas de manger ni boire ? Nous avons ressenti moins de pauvreté sur Pico que sur d’autres îles.

La pêche, principalement au thon, reste une levier économique important. Néanmoins une part des ressources provient aussi de l’agriculture et de l’agro-alimentaire : Pico produit des fruits, du lait, du fromage… et également du vin, dans des vignes protégées du vent et réchauffées par les traditionnels murets de lave (cf supra). On produit ici le « Verdelho do Pico », un blanc liquoreux qui a eu son heure de gloire à la cour de Russie, jadis, et qui enchante encore les locaux… et les touristes.

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Par ailleurs l’arrêt de la chasse au cachalot, décrété en 1984 et mis en application en 1987, a tué l’industrie baleinière. Mais dès 1989 les activités ont repris sous une forme beaucoup plus pacifique avec le développement du whale watching qui est naît à Lajes do Pico, avec l’Espaço Talassa de Serge Vialellle. Un peu d’activité touristique en découle, du moins entre mai et septembre, la saison où près de 30 espèces de cétacés passent par les Açores… et notamment au sud de Pico.

Si l’Espaço Talassa a désormais de la concurrence, il faut avouer que l’équipe de Serge Vialelle fait bien son travail. Aidée comme les autres par les observations de la vigie installée sur les falaises dans l’ancienne guérite de Queimada, elle annonce la couleur avant de partir et le client choisit de sortir ce jour là ou plus tard… La sortie est également précédée d’un briefing pédagogique et éthique : on sent bien que s »inspirant des Peter et autres Genuino (voir l’article sur Faïal, ici), l’amoureux des cétacés a su développer son business (boutique, hôtel « Whale come », etc)… mais il n’y a rien à dire car c’est bien fait.

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Partis avec l’un de ses skippers, nous avons pu admirer pendant plus de 3 heures successivement une baleine à bosse solitaire (dont on voit les nageoires pectorales blanches par transparence dans l’eau sur la photo ci-dessous), un rorqual commun discret (comme souvent), des dauphins bleus et blancs – qui s’échappent à pleine vitesse en sautant – et de paisibles dauphins de Risso. Pas de cachalot, malheureusement : nous sommes théoriquement trop tard en saison… On les verra plus tard au large !

Cette dernière expérience m’a rappelé les précautions à prendre pour ce genre de sortie, notamment en semi-rigide. Je les partage avec vous :

  • porter la veste étanche et le gilet de sauvetage fournis,
  • mettre de la crème solaire et de bonnes chaussures fermées
  • laisser sa caquette à terre ou au fond du sac (ou ne pas avoir peur de la perdre),
  • prendre des lunettes polarisantes pour être protégés ET bien voir les animaux
  • prendre un peu d’eau et un truc à grignoter en cas de fringale, mal de mer etc
  • avoir un appareil photo résistant aux embruns voire étanche (voir mon article sur ce sujet ici) équipé d’un mode rafale rapide et d’un bon téléobjectif (minimum 300 mm)
  • ne pas avoir trop d’espoirs de filmer des séquences stables et explicites avec une caméra amateur ou même de sport (c’est vrai aussi pour la nage avec les dauphins, d’autant qu’ils fuient généralement dès la mise à l’eau des nageurs ;-)))

Même en appliquant ces principes et en dépit d’une expérience certaine accumulée au fil de diverses campagnes d’observation des cétacés, je n’ai pas fait de miracles en terme de photos ! En observation animalière et encore plus pour les cétacés dans l’eau, il faut vraiment des heures et des jours d’observation, des dizaines voire des centaines de prises de vues, pour commencer à avoir des résultats. J’ai prévu pour vous un montage des modestes photos et vidéos que nous avons prises… mais pas de doute, les documentaires animaliers ont encore de beaux jours devant eux !

Crédits photos : fboy

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